Violences et dangers. Vivre pour se préparer.

Publié le 19 Décembre 2015

Violences et dangers. Vivre pour se préparer.

Je viens de lire un article de Robert REDEKER, sur le sujet brulant de la guerre contre le terrorisme. Je n'ai pu m'empêcher de lire ses lignes en pensant aux excellents blogs qui publient sur les Koryu et Arts martiaux modernes, la psychologie du combat, la survie en milieux hostiles...

Mon premier professeur d'arts martiaux était ce qu'on peut appeler un chercheur. Son enseignement bien que fidèle aux traditions martiales asiatiques, évolua vers la quête d'une efficacité à toute épreuve adapté à notre temps. Ainsi, les entrainements "classiques" sont devenus petit à petit des missions à accomplir avec un scénario, un objectif, des contextes variés (Schwarzwald, nocturne etc.). Le sabre fût remplacé par nos collections de tactical knives, les dogis par du camouflage urbain. Le rituel de l’étiquette limité à respecter son environnement, son partenaire et soi-même. Bien que dans la recherche de "vérité martiale pratique" son enseignement portait tant sur le plan physique que spirituel, dans le sens large. Il était question de comprendre des notions telles que kokyu, musubi, mushin etc. mais hors du contexte familier. Pour lui, une pratique uniquement basée sur l'étude technique restait du schématique. Comme une armure sans le cœur/ Kokoro à l'intérieur. Aucun projet réalisé si "l'esprit de la chose-même" n'y était pas inclus (Musashi). Pour exemple une de mes notes de l’époque : " mieux vaut pain en poche que plume au chapeau. Tout ce qui est superficiel n'a pas de valeur et ne nourrit pas."

Je relie régulièrement ces Ki Oku personnalisés, sorte d'aide-mémoires, que j'ai réuni dans ma petite bible de pratique car à l'époque je n'avais pas compris. Pour moi il fallait un dojo, il fallait que je me situe dans un groupe d'arts martiaux, que je mange de la technique, que j'obtienne un papier officiel. Je restais dans la nostalgie de notre passé commun et ne comprenais pas sa vision, son mépris grandissant du terme "art martial", sa démission d'enseignant de plusieurs "clubs" pour finalement partir à l’autre bout du monde... Pour moi les écrits de O' Senseï étaient sacrés. La quête du souffle des arts internes chinois et les médecines orientales qu’il m’enseigna, étaient ma priorité. Il me fallait vivre uniquement dans le "classique", le "canonique".

Nos chemins s'étant séparés il y a presque 10 ans jour pour jour, c'est seulement depuis quelques années que je commence à comprendre: il n'a jamais renié les arts martiaux traditionnels, mais il souhaiter au contraire me faire entrer dans une compréhension plus authentique des sciences martiales. Je me rappelle qu'il disait:" l'Aïkido c'est très bien, continu ! C’est un très bon éducatif corporel. Mr X. est un très bon technicien...". Me poussant à penser autrement, à comprendre que rien n'est plus important que l'essence des choses, j’ai finis par vouloir chercher plus loin. " Rien n'est plus grand que le ciel!" me disait-il quand je lui parlais de Boxe"Mais Ueshiba se shootait au divin". Il connaissait la critique dissimulé, celle qui cache un enseignement personnel. Parfois je regrette d'être sorti de la meute...;) Aujourd'hui je suis pourtant plus que jamais attaché à l'Aïkido, aux AMTs en quête de grades et de reconnaissance. Mais d'une certaine manière. Reconnaissance par ses pères oui, être instructeur oui. Obtenir une ceinture colorée qui parfois ne reflète pas un niveau, non. Enfin bref...

L'article de Redeker, philosophe et écrivain, raisonne comme un appel au retour des valeurs qui nous ont échappé et donne son explication à ce qui pourrait être la cause de notre défaite contre la violence : l’incompréhension. D'un point de vu plus égoïste et centré sur un pratiquant d'AMT, quel est le rapport?

Notre culture collective, celle qui s'est développée dans les dernières décennies, qui est une culture de l'insouciance et du festivisme, où tout, finalement, n'est que parodie, [...] rend difficile la compréhension du sérieux des engagements. C'est pourtant ce sérieux qui revient dans notre actualité avec la guerre qui nous est menée par le djihadisme. Nous jouons à vivre, nous jouons aux idées et aux partis pris, nous jouons aux affrontements et oppositions. Nous prenons la vie pour un jardin d'enfants et la transformons en un parc d'attractions. Nous appelons l'Europe Euroland sur le modèle de Disneyland! Du fait de ce ludisme généralisé [...] nous ne sommes plus sérieux mais les autres le sont. Les djihadistes eux ne jouent pas. [...] c'est notre culture qui est devenue nihiliste, qui fabrique désormais du vide, qui évide de tout sens toutes les réalités. Au contraire, les terroristes se meuvent dans l'univers du sens (du plein). Ils ne jouent pas à vivre et à mourir, eux, comme ils ne jouent pas non plus à croire. Longtemps, nous avons partagé de semblables croyances. Nous les avons remplacées par rien. Nous avons changé la vie en opérette. Ce vide et ce rien sont notre faiblesse.

Enfin une opinion qui dépasse la vision restreinte de débats politiques, où l'on cherche la cause de la terreur dans des conflits d'intérêts, religieux, manipulations géopolitiques, et autres ... Un plein contre un vide, où comme le disait Sun Zi: " j'évite son yang, j'attaque son Yin". Nous cherchons à mettre un plein dans un vide, à créer le vide contre un plein. C'est pourquoi l'article de cet auteur m'a d'abord interpellé. Dans l'étude de la psychologie du combat que l'on ne trouve plus dans le programme des arts martiaux traditionnelles excepté pour certains irréductibles, on apprend que la proie attire le prédateur par ce qu'elle dégage de son attitude etc. Ainsi on en revient à ce débat: pour avoir la paix prépare la guerre? Ou prônons le peace&love extrême, le sitting, "tu m'envoie un EEI je te dis merci avec une prime et un panier de tisane, un petit mot tendre d'O Senseï dans la poche. Attaque moi parce que de toute façon moi je ne bouge pas." Certains refusent de voir la violence en face car elle réveille les peurs, les angoisses, et surtout ( c'est mon avis ) les faiblesses.

C'est malheureusement suite aux évènements du 13 novembre à Paris que le patriotisme français s'est levé fort et clair, que des mentalités prennent conscience du contexte présent. Une grande claque de réalité qui a fait vibrer dans la plus grande tristesse une nation. Et pourtant... Ce patriotisme, cette prise de conscience va s'étouffer car l'histoire le prouve. On oubli toujours avec le temps. Émeutes de 2005 en France, 15 jours de carnages où je travaillais alors en intervention sur Mulhouse, on a oublié...Charlie Hebdo, ont en parlais plus... Un type a dit "le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres." Comment peut-on servir les siens quand notre engagement dans une voie, dans une conviction, dans un mouvement, n'est que partiel et dénué de principes fondateurs. Peut-être est-ce l'oublie de ce qui est sacré (les valeurs rares) qui nous entraine sur un chemin de perdition. "Du pain et des jeux!" disait la plèbe. "Ave Caesar" disaient les patriciens.

Je ne peux m'empêcher de transposer les réflexions de l'auteur du monde civil au monde de "l'art martialement tolérable". Je fais mon gros Doctus cum libro (vient d’apprendre que c’est le genre de gars qui pique ses idées dans les bouquins des autres). ;)

Le choc des civilisations, dont cette guerre ouverte menée par les islamistes contre l'Europe est la manifestation la plus visible, n'est pas du tout, [...] l'affrontement entre une aire civilisationnelle est une autre [...]. Ce n'est pas le choc du coran et celle de la bible et des Lumières. C'est le choc entre deux temps: ceux qui vivent encore dans le réel de l'adhésion pleine et entière à un corpus idéologique structurant tous les aspects de l'existence et le temps de ceux qui se sont installés dans la parodie et le jeu, où, au fond, plus rien n'est important. Pour les seconds (la violence) est incompréhensible, tolérée seulement quand elle provient de catastrophes naturelles [...].

Ainsi grandit le fossé entre un discernement pragmatique du monde et une vision enchanteresse de la vie. Chez nous l'imaginaire a remplacé la vertu, les néo-spiritualités ont vaincu le divin comme a pourrait le dire Régis Debray. Se noyer dans l'imaginaire, le mystique, le "secret", ne permettra jamais de forger l'esprit du combattant, tout comme l'âme d'une nation. Croire en Fiat Lux, Lux Fit et se prendre pour un être de lumière suffit pour survivre dans un cloître. Mais guider sa hallebarde pour éclairer l'obscur est bien mieux. Pour cela, il faut "une adhésion pleine et entière" dans la voie de la stratégie du guerrier. Encore une fois, on retrouve l'idée de Musashi : la voie n'est pas un jeu mais l'étude de la mort. Apprendre à neutraliser pour ne pas être tué. Avoir les capacités de réponse devant toutes urgences. Ne négliger aucun des aspects de la voie. Et finalement être assez compétent pour ne plus avoir à se battre…

Désormais, tuer et mourir pour des idées nous échappe. [...]De même, nous ne pouvons plus savoir ce qu'est un soldat. Nous ne parlons plus que de "personnels militaires". C'est que militants et soldats ont déserté notre imaginaire, où ils étaient si présent jusqu'à il y a une quarantaine d'année. L’empathie, la sympathie avec ces deux figures anthropologiques, s'est perdue. [...]Pour vaincre dans cette guerre (terrorisme), pourtant, pour ne pas être balayés, pour ne pas finir réduits en esclavage, nous serons contraints de retourner au monde réel et à l'Histoire ainsi que de réapprendre ce qu'est un soldat, un militant et un ennemi. Quand nous aurons compris pourquoi nous ne comprenons pas, la faveur des armes se retournera."

Pourquoi les idoles des jeunes générations ne sont plus des Généraux, des Héros mythologiques, des figures emblématiques? La paix confortable n'est-elle pas une faiblesse à la longue puisque nous portons plus d'intérêt aux artistes, aux bouffons du roi, aux marchands de rêves qu'a l'exemple de ceux qui risquent leurs vies chaque jour en combattant.

Mon opinion est qu'excepté un cercle restreint de civils dont la peur laisse place au courage, à la générosité dans l’effort, ceux qui comprennent vraiment l'art du guerrier sont les défenseurs d'une nation : Soldats du feu, Armée, Police...Il suffit d'entendre un policier du RAID parler suite aux attentats pour comprendre que leur mission est clair: "nous marcherons au-devant de nos camarades tombés pour accomplir la mission: sauver les otages". Si ça ce n'est pas de la vertu Taoïste, le cœur d'un Bugeï, alors je ne comprends rien. Le sacrifice d'un pour l'autre, vivre avec l'idée de la mort omniprésente, se dévouer corps et âmes à l'entrainement pour être surentraîner (pas épuisé hein…mais ultra préparé), loyauté et honneur... on est en plein Bushido.

Dans un contexte moderne où en un instant une vie peut dépendre de notre engagement, de nos compétences, il est bon de se rappeler le but de l'entrainement, de devenir quelqu’un sur qui on peut compter en cas de coup dur… La violence, la guerre, le combat, qui suit un Budo doit appréhender tous les aspects de la voie. Combattre la violence, c'est d'abord la percevoir et la comprendre pour enfin la dompter. Les actualités ne cessent de rappeler que le danger est partout, qu'au moins un jour dans notre vie on devra y faire face, sur une échelle plus ou moins importante. Personnellement je préfère être préparé que de devoir subir. On pourrait citer des paroles pacifiste de O ‘Senseï. Malheureusement je n'en suis pas à ce niveau d'application. Pour l’instant la logique d'urgence l'emporte. Surtout quand un couteau se tient derrière moi et que plusieurs tête de nœuds m’encerclent…c’est un des trucs vécus, c’est pragmatique, ce n’est pas littéraire.

Merci à cet article du Point magazine n°2254 qui m’aura incité à perdre du temps devant l’écran ;) histoire de pondre un billet paresseusement.

Autre exemple des "aides mémoires":

Comparaison arts martiaux AMT et sciences du combat SDC.

  • AMT temps de paix (relative) - SDC situation(ou contexte) où il y a absence de société, temps de conflit réel et grave.

  • AMT le spectaculaire c'est pour le spectacle et la démonstration - SDC l'efficacité c'est pour la survie

  • AMT conscience de soi (égocentrisme) - SDC conscience de la vie et de la mort.

  • etc.

Sur YouTube se trouve des interviews de Robert Paturel, ancien champion de boxe française, 20 ans au RAID, fondateur du Tonfa sécurité devenu la méthode Police, négociateur en situation de crise, créateur de la méthode "Boxe de rue". Ami de plusieurs grands bonhommes des AMs et sport de combats, il est aussi consultant pour le cinéma. Il raconte comment face à une réelle agression, sortis de leur contexte d'entrainement, des pratiquants se retrouvent paralysés.

Il vient en stage en Alsace deux fois par ans .

Site web de Robert Paturel

"Être combatif ne veut pas dire être agressif" (R.Paturel).

Rédigé par Frédéric Vernet

Publié dans #Arts Martiaux, #Réflexion

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